La francophonie économique

La francophonie économique

Au moment où les États membres de la Francophonie, leurs grandes et même petites entreprises, et l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) semblent vouloir renforcer enfin sérieusement le contenu économique et commercial de leurs échanges en langue française, nous donnons sur ce thème la parole à 3 membres concernés du Haut Conseil international de la Langue française et de la Francophonie (HCILFF) et d’Avenir de la Langue française (ALF) : 

MM. Yves Montenay, ancien chef d’entreprise, professeur à "Sup de Co Paris", fondateur et président de l’Institut Culture, Économie et Géopolitique (ICEG), Albert Salon, ancien ambassadeur, et Ilyès Zouari, consultant en géopolitique, fondateur et président du Cercle d’étude et de réflexion sur le monde francophone (CERMF) AS

YM : Comment définir la Francophonie économique ?

Remarquons d’abord que le terme même de Francophonie est construit à partir de "la langue" donc, pour certains, de la culture. Alors que son homologue anglophone, le Commonwealth, fait directement allusion à une richesse (wealth) commune, richesse qui pour les Anglo-saxons est automatiquement la conséquence de l’action des entreprises.

AS : Oui, "Commonwealth économique" serait pléonastique. Il n’empêche que la langue anglaise règne sur le Commonwealth, et que la culture britannique a profondément marqué la grande majorité de ses pays membres.

YM : En face, les intellectuels français ignorent plus volontiers les entreprises, et le concept de francophonie économique n’est apparu que récemment. De plus, contrairement aux Anglo-saxons, les Français aiment bien définir logiquement et même administrativement toute entité, y compris économique. J’ai même participé à des colloques où des hauts fonctionnaires essayaient de définir la francophonie économique pour mieux la structurer. Travail inutile, voire contre-productif, comme le savent très bien les Anglo-saxons, car les entreprises tiennent à leur indépendance et fuient à la moindre contrainte.

Disons que la francophonie économique rassemble tout ce qui se passe en français en matière économique et notamment dans le monde des affaires. Réalité inorganisée et inorganisable.

AS : Vous avez en bonne partie raison. N’oublions pas, cependant, que les grands États coloniaux ont organisé - tant par des infrastructures que par diverses bases physiques et humaines de formation et d’échange - des bases et conditions de développement économique et commercial des territoires et populations. Et que plusieurs d’entre eux ont poursuivi après les indépendances par la Coopération et l’aide publique au développement. La France en fournit l’exemple le plus important.

YM : Un peu d’histoire de la Francophonie économique :

Elle remonte, avec Canada et comptoirs, à bien avant la colonisation du 19ème siècle, lorsque par exemple la française Saint-Louis, aujourd’hui sénégalaise, faisait commerce avec les tribus de l’intérieur, comprenant surtout l’achat d’esclaves amenés par des chefs de tribus locaux.

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle commença la colonisation de vastes espaces. Donc à une époque où les Européens n’étaient plus esclavagistes. Ils supprimèrent donc l’esclavage en Afrique et arrêtèrent aussi la traite arabe pluriséculaire qui était devenue génocidaire du fait de l’armement moderne des esclavagistes.

Des entreprises françaises s’installèrent, notamment dans le domaine agricole et minier, mais aussi celui des infrastructures. Époque des "fous d’Afrique", fonctionnaires ou entrepreneurs français tombant amoureux du continent. Émules des Lyautey, Delavignette...

À l’indépendance, ou quelques années plus tard, de nombreuses révolutions "socialistes" dont la plus extrême fut celle de Madagascar, nationalisèrent certaines entreprises françaises et chassèrent les autres : première raison de l’affaiblissement de la francophonie économique.

Une deuxième raison est la disparition de la génération des "fous d’Afrique" qui explique la relative désaffection des entrepreneurs de France et de Belgique pour le continent.

Une troisième raison fut le tournant "mondialiste", illustré au MEDEF d’alors par François Périgot, qui encouragea les entreprises à conquérir le monde en anglais, constatant que les pays africains francophones avaient une population faible et pauvre, aux marchés peu intéressants.

Ce n’est que récemment que plusieurs responsables et notamment M. Roux de Bézieux, président du MEDEF, se sont de nouveau penchés sur la francophonie économique (université d’été en 2021).

AS : l’OIF a commencé récemment à s’y impliquer, avec son programme pour les entrepreneuses africaines qui développe l’exemple spontané réussi des "Mama Benz" de tout le Golfe dit "du Bénin" : "Les pionnières de l’entrepreneuriat francophone".

AS : Que représente la francophonie économique à l’échelle du monde ?

YM : On cite souvent le chiffre de 16 % du PNB mondial. Ce chiffre n’a pas grand sens, d’une part parce que la notion de PNB n’en a guère plus, mais aussi parce qu’une grande partie du commerce mondial concerne des flux massifs de produits lourds, de charbon, de pétrole, de minerai de fer, de bauxite...qui emploient peu de gens, et que l’on peut trouver en France suffisamment d’anglophones pour y participer.

Les entreprises plus petites, mais employant davantage de personnel, n’ont pas le personnel anglophone nécessaire et sont plus sensibles à la langue de travail. Elle touche proportionnellement plus de monde tant en France qu’en Afrique et pourrait donc représenter davantage que les 16 % précités.

Retenons que n’est pas une question de chiffres mais de nombre de personnes en contact.

AS : Dans le cas particulier des biens et des services culturels dont les échanges connaissent une très forte croissance, et qui sont vitaux pour les grands ensembles géolinguistiques et géoculturels : Commonwealth, Ligue arabe, Hispanidad, Lusophonie (CPLP)..., et pour la Francophonie au premier chef, il y eut une action gouvernementale forte entre 1993 et 1995, partie du Québec et de la France : la bataille victorieuse pour la signature mondiale de la Convention UNESCO sur le respect de "l’exception" (puis de la "diversité") culturelle. Il s’agissait de soustraire ces biens et services aux accords de libre échange souvent inégaux conclus dans le cadre de ce qui ne s’appelait pas encore l’Organisation mondiale du Commerce (OMC). Ces accords favorisaient l’hégémonie impériale et massivement les biens et services en anglais. La lutte fut donc rude. De notre côté, elle fut menée d’abord en obtenant en 1993 l’appui total du Sommet francophone de Maurice (à Port-Louis et Grand Baie), Ce qui facilita l’obtention par la France (par J. Toubon) de l’accord des Européens en 1994. Puis le vote final de 1995, où la Convention fut adoptée avec seulement deux voix contre, celles des États-Unis et d’Israël...Belle victoire des États pour les ensembles géolinguistiques, dont la Francophonie.

AS : Quel est son intérêt pour la France ?

YM : À mon avis, il est énorme. En grande partie, les Africains apprennent le français non seulement parce qu’il est langue officielle ou consensuelle du pays, ce qui est certes important notamment en matière d’enseignement, mais parce qu’il est utile professionnellement.

Je vais illustrer cela par un exemple marocain, que j’appelle le "complexe formation, entreprises et médias". Le Maroc a eu la sagesse d’être moins brutal envers les entreprises françaises que l’Algérie et la Tunisie. Cela, combiné à l’enseignement en français, dans le cadre de la Coopération, a fait que le travail salarié dans les entreprises aussi bien françaises que marocaines se faisait en français.

Même l’arabisation partielle de l’enseignement entraîna la création d’une foule d’écoles professionnelles (secrétariat, informatique…) où l’enseignement était en français afin de pouvoir trouver du travail. La pratique du français se faisait dans l’entreprise et les cadres lisaient la presse professionnelle, puis la presse généraliste encore en français. Le système se nourrissait de lui-même et le nombre de francophones augmentait.

Cela montre l’importance de la francophonie économique, mais ne doit pas cacher que si la langue de travail devenait l’anglais, nombre de ces écoles privées professionnelles basculeraient vers l’anglais. Ce mouvement est en train de s’amorcer et est soutenu par des intellectuels marocains actifs sur les réseaux sociaux, que je m’efforce de contredire.

Cet exemple est probablement valable dans toute l’Afrique francophone. C’est donc la langue de travail qui va enraciner le français.

Et ce français africain est nécessaire pour que notre langue garde un rôle international, sinon elle deviendra une simple langue locale comme l’allemand ou l’italien qui sont pourtant des langues de vieille civilisation qui ont longtemps été parlées bien au-delà de ces pays.

AS : Le regain d’intérêt pour la francophonie économique par le MEDEF, et dans une moindre mesure par le gouvernement français et l’OIF, sera-t-il efficace ?

YM : Il n’y a pas de réponse mécanique à cette question puisque la francophonie économique n’est pas une organisation. En particulier, le MEDEF n’a aucune autorité sur les autres entreprises. Il se borne à attirer l’attention, ouvrir des perspectives, ce qui est déjà beaucoup.

IZ : Une petite "révolution" s’est produite lors de ce dernier évènement organisé par le MEDEF : il a enfin pris ses distances avec des chiffres de l'OIF qui pourraient induire en erreur. En effet, il a utilisé le chiffre de 512 millions de francophones. Et non plus celui de 300 millions. Car, compter – par exemple - seulement le tiers des Ivoiriens et le quart des Sénégalais pour faire comprendre aux Français le poids de leur langue dans le monde est plutôt modeste... voire peut-être contreproductif. Cette donnée de 512 millions, qui vient directement de l'article du CERMF sur la démographie du monde francophone publié début 2020, a été répété maintes fois par les responsables du MEDEF au cours de ces derniers mois. C'est une bonne chose, de nature à éviter cette reprise récemment parue sur le site du Point : "Les chiffres sont connus : l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), c’est 88 États et gouvernements regroupant globalement 300 M. d’habitants" !...I. Zouari

AS : Quels sont les principaux concurrents économiques en Afrique francophone ?

YM : Ce sont, dans l’ordre : la Chine, la Turquie et la Russie. Ces pays sont bien plus colonialistes que la France, par exemple la société russe Wagner participe au maintien de l’ordre en République Centrafricaine moyennant un prélèvement de 25 % sur les revenus miniers. J’imagine la brutalité nécessaire pour que ce prélèvement se concrétise…

Un autre élément qui explique la progression de ces trois néo-coloniaux est la corruption. En France, aux États-Unis, et probablement dans bien d’autres pays occidentaux, on peut être condamné pour avoir participé à la corruption dans un État étranger, ce qui prive les entreprises de ces pays des moyens d’action traditionnels et d’usage courant en Afrique.

Un autre élément est l’invasion des réseaux sociaux par des sympathisants ou des stipendiés de ces pays qui se livrent à une propagande anti-française et anti-francophone. Il paraît que les services de renseignements français viennent tout juste d’affecter un peu de personnel aux discussions sur ces réseaux.

AS : Et quelle est votre vue de l’avenir de cette Francophonie économique face à des colonisateurs – génocidaires pour certains - non repentis ?

YM : L’avenir du français en Afrique, et donc, à mon avis, son avenir tout court, dépend largement de la stabilité politique de chaque pays, ce qui peut expliquer une certaine ingérence française, mais qui a le défaut de nous faire accuser de néocolonialisme par nos "amis".

La quasi-disparition du français en Russie et au Vietnam et son important déclin à Madagascar s’explique par les révolutions dans ces pays.

Mais le combat se joue d’abord en France, car j’entends souvent des francophones africains faire campagne pour l’anglais "comme vous le faites en France"... Yves Montenay.

AS : Merci à vous, Yves Montenay, et Ilyès Zouari. J’ajoute que l’avenir du français se joue, certes, d’abord en France : il y faut, d’urgence, une nouvelle et forte politique du français et de la Francophonie. Il se joue en Afrique avec l’aide de France, Belgique, Suisse et Québec. Il se joue aussi en Europe (UE), où nous attendons tous que notre Président de la République, lors de sa présidence du Conseil européen au premier semestre de 2022, ajoute à son inauguration solennelle du projet Villers-Cotterêts (qu’il a, à notre bonheur, repris de nos associations qui l’avaient lancé en 2001), l’obtention de ce Conseil européen de la fin du véritable coup d’État de la Commission européenne. Car celle-ci a, post-Brexit, avec l’arrivée à sa tête de Mme Ursula von der Leyen, décidé seule de passer à "l’anglais langue commune", c’est-à-dire en pratique unique langue de travail de la Commission. Revenons au droit et à la légitimité ! Albert Salon

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