Quelques nouveautés du Dictionnaire de l’Académie

Quelques nouveautés du Dictionnaire de l'Académie

par Guillaume Lafrance

l'Académie française

On l'attendait depuis longtemps, depuis environ un siècle. C'est en 2024 que paraissaient enfin les dernières pages du Dictionnaire de l'Académie. Il était grand temps, car l'édition précédente, la huitième, datait de 1935. Dans la dernière édition de son Dictionnaire, l'Académie a décidé de moderniser sa formule.


Chacune des définitions est maintenant accompagnée d'une notice étymologique et d'un siècle de première attestation pour chaque mot. C'est loin d'être aussi précis que la datation du Robert ou du Trésor de la langue française informatisé, mais c'est une belle amélioration.

Une autre nouveauté du Dictionnaire, c'est que plutôt que de passer sous silence les expressions à éviter, on est maintenant explicite sur ce qui serait à proscrire. Or, si on est explicite dans la condamnation d'une expression comme "opportunité", cela signifie aussi que l'absence ne doit pas être interprétée comme une condamnation. Nette amélioration, encore une fois. On ne laisse plus l'utilisateur deviner ou déduire la pensée de l'Académie. Elle est là, noir sur blanc.

Bien entendu, il y a aussi la présence en ligne et gratuite pour tous du Dictionnaire qui est une amélioration. En fait de dictionnaires gratuits, l'internaute est maintenant choyé : Trésor de la langue française, Wiktionnaire, Usito, Grand Dictionnaire terminologique de l'Office québécois de la langue française, etc. Voilà quelques titres intéressants, pour ne citer que quelques ouvrages proposés sans publicité.

Les régionalismes

Pour en revenir au Dictionnaire de l'Académie, une autre de ses améliorations, c'est la place qu'il laisse aux régionalismes. On en relève, on les explique, et on ne les condamne pas, car on les décrit pour ce qu'ils sont : des mots qui ne se comprendront pas spontanément de tous les francophones. L'inventaire n'est certes pas exhaustif, mais c'est compréhensible : il y a trop de régionalismes dans la francophonie pour les décrire tous dans un dictionnaire généraliste. Voici quelques exemples de québécismes d'usage courant qui se trouvent dans la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie :

  • Achaler : Au Canada. 1. En parlant de la chaleur. Accabler, incommoder. 2. Par ext. Contrarier, importuner.
  • Barrer : Fermer à l'aide d'une barre. Barrer une fenêtre, une porte. Spécialt. Au Canada. Fermer à clef.
  • Brunante : Au Canada, se dit du déclin du jour. Il est venu à la brunante.
  • Caler : Fam. Au Canada. Le camion a calé dans la boue, il s'y est enfoncé.
  • Chicoter : Au Canada, ennuyer, inquiéter, tracasser.
  • Croustilles : (Canada) : Au pluriel. Pommes de terre frites en tranches très minces (pourrait remplacer l'anglicisme Chips).
  • Piton : Au Canada. Fam. Touche d'un appareil électrique, en particulier d'une sonnette ou d'une télécommande.

Notons que, contrairement à ce qu'indique l'Académie, "achaler" est attesté bien avant le XXe siècle. Le lexicographe Oscar Dunn en parlait par exemple dans son Glossaire franco-canadien, qui date de 1880.

On notera également la présence de "police montée" dans les pages du Dictionnaire, sous "police" :

  • La police montée, force qui se déplace à cheval, et que l'on rencontre notamment au Canada.

C'est à tort que les lexicographes canadiens la décrivent depuis plus d'un siècle comme une expression régionale. Ils la critiquent aussi parfois comme anglicisme auquel, dit-on, il faudrait préférer "Gendarmerie royale du Canada". Pourtant, la ville de New York possède sa police montée, pour ne donner qu'un exemple du phénomène à l'extérieur du Canada. Par conséquent, la solution de rechange que constitue "Gendarmerie royale du Canada", mal fondée, ne peut pas toujours convenir. Il est temps de passer à autre chose comme l'Académie a ouvert les pages de son Dictionnaire à cette expression.

On peut aussi s'interroger sur ce qui a poussé l'Académie à décrire certains mots à titre de canadianismes plutôt que d'autres. La plupart des francophones du Canada ne comprendront pas les suivants, pas même les plus âgés comme les baby-boomers, plus susceptibles de connaître les anciens québécismes :

  • Nonante : En Belgique, au Canada et en Suisse. Quatre-vingt-dix. (S'est employé en France jusqu'au XVIIIe siècle.)
  • Octante : En Belgique et au Canada. S'emploie pour quatre-vingts (en Suisse romande, on dit plutôt aujourd'hui Huitante).
  • Fardoches : Au Canada, broussailles.

Les mots "nonante" et "octante" sont d'ailleurs perçus comme propres au français de Belgique et de Suisse par les rares Québécois qui les connaissent. Quant à "fardoches", c'est plutôt le nom d'un personnage d'une émission pour enfants pour le Québécois qui a entendu ce mot.

Bref, les académiciens, sont, comme on le dit, "immortels", mais ils ne sont manifestement pas "infaillibles". L'effort d'intégrer des canadianismes / québécismes est toutefois louable.

Les expressions à éviter

Pour trouver les formes que proscrit l'Académie dans son dictionnaire, on peut s'aider de différents mots-clés : "abusif", "abusivement", "déconseillé", "déconseiller", "bon usage", "doit être préféré", "on évitera", "à tort". En voici quelques-unes (c'est nous qui soulignons) :

  • Couture : CHIR. Fam. Réunion des lèvres d'une plaie ou des parties d'un organe au moyen de points de suture (employé abusivement pour Suture).
  • Crise : Le mot Crise est souvent employé abusivement. Il devrait être réservé à des phénomènes précis et à des évènements limités dans le temps.
  • Historique : Historique est abusivement employé dans le sens de "sans précédent", "exceptionnel" ou "inégalé", pour signaler un niveau jamais encore atteint.
  • Opportunité : C'est à tort que ce terme est substitué à Occasion dans tous ses emplois. Ainsi, on ne dira pas Je me réjouis d'avoir l'opportunité de vous rencontrer, mais Je me réjouis d'avoir l'occasion de vous rencontrer.
  • Par contre : Par contre, en revanche, d'un autre côté, en contrepartie, en compensation, à l'inverse. Condamnée par Littré d'après une remarque de Voltaire, la locution adverbiale Par contre a été utilisée par d'excellents auteurs français, de Stendhal à Montherlant, en passant par Anatole France, Henri de Régnier, André Gide, Marcel Proust, Jean Giraudoux, Georges Duhamel, Georges Bernanos, Paul Morand, Antoine de Saint-Exupéry, etc. Elle ne peut donc être considérée comme fautive, mais l'usage s'est établi de la déconseiller, chaque fois que l'emploi d'un autre adverbe est possible.

Fait intéressant, en écrivant le commentaire ci-dessus sur "opportunité", l'Académie désavoue huit éditions de son Dictionnaire (1694 à 1935) et son ancien secrétaire perpétuel :

  • Occasion propre, favorable. Il a trouvé l’opportunité. Tous deux sont de peu d’usage. (Dictionnaire de l’Académie, 1694)
  • Il (opportunité) se dit quelquefois, absolument, pour Occasion propre, favorable. (Dictionnaire de l’Académie, 1835)
  • Absolument, Profiter de l’opportunité. (Dictionnaire de l’Académie, 1935, sous "opportunité")
  • Quelle meilleure opportunité pouvait-on saisir? Mahaut prise de malaise en sortant de la table du roi! (Maurice Druon, Les Rois maudits : Le Lis et le Lion, 1966)

Les anglicismes nouveaux

Finalement, on ne peut pas être plus catholique que le pape ou plus puriste que l'Académie. Si cette dernière admet un anglicisme sans ambages, c'est peut-être qu'il est temps de passer à un autre combat. Après tout, ce n'est pas comme s'il en manquait contre lesquels lutter. On peut aussi se demander pourquoi l'Académie a encore des réserves sur certaines expressions énumérées ci-dessus (par exemple : "par contre") comme elle n'en exprime pas la moindre sur les anglicismes qui suivent, tous du XXe siècle, à l'exception de "mahogany", et qu'on trouvera plus difficilement chez les grands auteurs comme Stendhal, etc. :

  • fair-play pour "franc-jeu"
  • fax pour "télécopieur"
  • jet pour "avion à réaction"
  • mahogany pour "acajou"
  • night-club pour "boîte de nuit"
  • pick-up pour "camionnette"

Que conclure de tout cela?

Si d'un côté l'Académie a fait des progrès en améliorant sa formule et en offrant ce que bien des dictionnaires modernes proposent, comme une présence en ligne et des remarques étymologiques, d'un autre côté, elle semble parfois se laisser porter par les préjugés de son époque, par exemple en condamnant un sens d'"opportunité" qu'elle a pourtant admis dans huit éditions de son Dictionnaire. Elle manque aussi de cohérence en formulant des réserves sur "par contre", que l'ancienneté et le bon usage justifient, tout en admettant des néologismes d'origine anglaise auxquels on peut substituer des termes tirés du vieux fond français. On comprend donc parfois mal les principes qui ont guidé l'Académie dans l'écriture de son Dictionnaire.


Guillaume Lafrance est passionné par les langues, la linguistique et l'informatique. Il s'intéresse en particulier à l'usage de l'informatique pour étudier de façon rationnelle et structurée la langue française. Il a acquis une bonne partie de ses connaissances dans ces domaines de manière autodidacte. Vous pouvez le suivre sur ParlureQuébec.com.

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